Interdire ou ne pas interdire
Lorsqu’un enfant est tué ou gravement blessé, il faut se demander comment éviter qu’un tel incident ne se reproduise. Une augmentation des blessures et des décès due à une cause précise est signe que des mesures de sécurité sont nécessaires.
Cependant, de simples preuves de l’existence d’un problème de sécurité n’indiquent pas nécessairement la solution à prendre. Qui plus est, des preuves similaires peuvent mener à des solutions très différentes. Doit-on avant tout chercher à éliminer le risque ou à réduire les dangers? Quel rôle jouent la sensibilisation, la loi, l’application de la loi et la conception technique?
Les trotte-bébé en sont un exemple. Vers le milieu des années 90, des données ont démontré qu’ils causaient davantage de blessures que tout autre produit pour bébés. C’est ce qui a amené la Consumer Product Safety Commission aux États-Unis à travailler avec des fabricants pour élaborer une norme de produit volontaire visant à prévenir les chutes dans les escaliers. La norme a été mise en place en 1997 et une étude réalisée en 2005 indiquait une baisse de 63 % des visites à l’urgence reliées à des blessures causées par un trotte-bébé. Le Canada, quant à lui, a pris des mesures encore plus énergiques et a interdit - à partir de novembre 2004 - l’importation et la vente des trotte-bébé, ainsi que toute publicité ayant trait à ces produits.
Alors que le Canada a choisi d’interdire le produit, nos voisins américains ont préféré collaborer avec les intervenants pour le rendre plus sécuritaire.
Simplement dire non?
Si un produit présente un danger potentiel - surtout s’il s’agit d’un nouveau produit - une interdiction préventive peut empêcher le problème d’empirer. C’est pourquoi, en 2004, le Conseil canadien de la sécurité a demandé aux juridictions canadiennes d’interdire la vente du vaporisateur d’alcool sans liquide (Alcohol Without Liquid, ou AWOL), un dispositif censé permettre aux utilisateurs de s’enivrer sans les calories ou la gueule de bois. Le fait que cet appareil pouvait affaiblir les facultés des automobilistes tout en permettant à ces derniers de passer un alcootest avec succès constituait une grave menace pour la sécurité. Il serait téméraire d’attendre d’avoir une accumulation de preuves avant de prendre des mesures préventives.
Cependant, lorsqu’on vise à modifier une pratique courante, « simplement dire non » peut ne pas être la bonne solution parce qu’elle ignore la complexité de la psychologie humaine et le besoin d’encourager l’observance volontaire.
En 2004, à la suite d’une augmentation des morts subites et imprévues de bébés dans des lits d’adultes, la Société canadienne de pédiatrie a déclaré qu’il était dangereux pour les parents de partager leur lit avec leur bébé. En février 2006, reconnaissant que certains parents dormiront quand même avec leurs enfants, malgré l’avis contraire d’un médecin, la Société a dit qu’elle envisagerait d’émettre une mesure visant à réduire les dangers au lieu de l’interdiction recommandée. Tout en décourageant le partage du lit, les pédiatres peuvent suggérer des mesures de précaution aux parents qui choisissent de dormir avec leur bébé.
Les trois piliers de la sécurité
Le domaine de la sécurité s’appuie sur trois grands principes : la sensibilisation, la conception technique et l’application de la loi. Les promoteurs de la sécurité aident les gens à prévenir les accidents. Les gouvernements élaborent des lois et des règlements en matière de sécurité, qui sont ensuite appliqués par la police. Les ingénieurs conçoivent des produits et des environnements plus sécuritaires. Le principe sous-jacent que préconisent les praticiens du domaine de la sécurité est qu’on peut et qu’on doit gérer les risques.
Après la Deuxième Guerre mondiale, des taux de circulation plus intenses ont entraîné une augmentation des blessures et des décès dus à des accidents de la route. Il fallait trouver une solution au problème, mais il n’était pas question d’interdire la conduite automobile. Les ingénieurs ont donc conçu des voitures et des routes plus sécuritaires. Les gouvernements ont émis des règlements sur la sécurité et la police les a appliqués. Le public, pour sa part, a été sensibilisé au besoin de conduire plus prudemment.
Le programme de sécurité routière « Elmer l’éléphant prudentmc » est un des exemples du succès des programmes de sensibilisation à la sécurité fondés sur des preuves qui nous provient de cette époque. Ce programme a été conçu en 1947 par un policier de Toronto pour répondre aux préoccupations de la communauté concernant l’augmentation alarmante du nombre de collisions impliquant des enfants.
Les six premières règles d’Elmer étaient fondées sur une étude des collisions impliquant des enfants âgés de cinq à neuf ans. La grande majorité des incidents étaient liés à six facteurs clés. De plus, même si les enfants apprenaient les règles de sécurité nécessaires, leur enthousiasme momentané leur faisait souvent oublier d’être prudents. Ces constatations ont mené à l’élaboration du slogan « Elmer et moi n’oublions jamais » et aux fameuses règles de sécurité d’Elmer.
Pendant la première année du programme, les accidents de la route impliquant des enfants d’âge scolaire à Toronto ont diminué de 44 %, et ce, malgré que l’immatriculation de véhicules automobiles ait augmenté de plus de 10 % dans cette ville. Elmer est demeuré le personnage le plus connu et le plus aimé du Canada en matière de sécurité, et il continue d’apprendre aux jeunes enfants à être prudents.
Interdiction ou précaution?
Le débat à savoir si on devrait permettre aux enfants de conduire un véhicule tout-terrains (VTT) ou de se trouver à bord d’un VTT en mouvement illustre deux points de vue distincts quant au type de lois susceptibles d’assurer une sécurité optimale pour le public.
Un rapide survol des données compilées révèle que l’utilisation accrue de ces véhicules à des fins récréatives a entraîné une augmentation du nombre de blessures et de décès, et fait ressortir des facteurs communs à tous les incidents. Entre 1996 et 2001, les ventes de VTT au Canada ont triplé. Dans cette même période, les cas d’hospitalisation pour blessures causées par un VTT ont augmenté de 20 %, et plus d’un tiers (36 %) de ces blessures ont été subies par des jeunes âgés de cinq à 19 ans. Les garçons âgés de 15 à 19 ans étaient les plus touchés. La vitesse, le manque d’expérience, le port de vêtements inadéquats, l’omission de porter un casque protecteur et la consommation d’alcool étaient des facteurs communs. Une proportion importante des enfants blessés se trouvaient à bord du VTT comme passagers, bien que la plupart de ces véhicules soient des monoplaces.
Certains professionnels de la médecine croient que la meilleure façon de prévenir les blessures est simplement d’interdire à tous les enfants de moins de 16 ans de se trouver à bord d’un VTT en mouvement, et ce, quelle que soit la taille du véhicule. D’un autre côté, les intervenants du domaine de la sécurité préconisent le recours à des mesures de gestion des risques, reconnaissant que de toute façon, ce sont les jeunes les plus à risque qui sont les plus susceptibles de se trouver à bord d’un VTT. Ils recommandent d’adopter des règlements exécutoires, de créer des programmes de formation et de sensibilisation du public et d’imposer l’utilisation obligatoire de véhicules conçus pour les enfants.
De l’avis du Conseil canadien de la sécurité, ce serait une erreur que d’interdire l’utilisation des VTT par les enfants de moins de 16 ans. L’application d’une telle interdiction serait difficile - voire impossible - sur les propriétés privées et dans les communautés rurales et du Nord où l’usage des VTT est très répandu, et pas seulement à des fins récréatives. Les véhicules pour enfants ayant une capacité de vitesse réduite et munis d’un dispositif d’arrêt à distance pourraient être retirés du marché. Les enfants qui utilisent les VTT malgré l’interdiction grandiront avec un manque de respect pour la loi - une attitude inacceptable pour des adultes en devenir.
Les preuves démontrent clairement que l’immatriculation par étapes progressives a contribué à réduire le nombre de blessures et de décès dus à des accidents de la route en donnant aux jeunes automobilistes l’occasion d’acquérir de l’expérience dans des conditions contrôlées. Il serait donc judicieux d’avoir recours à une stratégie de prévention semblable en ce qui a trait à la sécurité des VTT.
L’activité criminelle déclenchée par la Prohibition dans les années 20 nous a appris que le fait d’interdire une pratique courante peut avoir un effet boomerang. Pour améliorer la sécurité à long terme, il est souvent préférable d’imposer des mesures de précaution plutôt que d’interdire l’activité.
1. G.B. Rodgers et E.W. Leland. An evaluation of the effectiveness of a baby walker safety standard to prevent stair-fall injuries. Journal of Safety Research. 2005;36(4):327-32.
2. Société canadienne de pédiatrie. Les pédiatres indiquent que les bébés devraient dormir dans leur propre couchette. Communiqué de presse, 4 novembre 2004.
3. La presse canadienne. Les médecins offrent des « conseils pratiques » aux parents qui partagent leur lit avec leur bébé (traduction). Le 14 février 2006.
4. Comité de prévention des blessures, Société canadienne de pédiatrie. La prévention des blessures causées par des véhicules tout-terrains. Paediatrics & Child Health 2004;9(5): 337-340
« Elmer l’éléphant prudent » est une marque de commerce du Conseil canadien de la sécurité.
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